Le train rapide 2244 est parti de la gare de Sibiu avec trois minutes de retard. Le contrôleur avait parlé au mécanicien de la locomotive et ensemble ils avaient attendu Aurelian Gavrila. Les amis l’ont introduit dans le wagon, les pieds en avant. Dans une boîte de six planches, de sapin, clouée. C’est son dernier voyage. En arrière est restée la gare, eux sur le quai, et les deux rails, noirs et luisantes, couvertes de neige.Mais pas trop, seulement comme ça, saupoudrées, comme la tante saupoudrait les galettes de sucre en poudre.


Cela se passait il y a quelques années, lorsque Aurelian Gavrila était encore parmi les vivants. Il aurait aimé le

roseau jaune, orné de blanc. Il en a toujours aimé.
Lorsqu’il était encore parmi les vivants, Aurelian passait son temps dans les petites gares, où seuls les trains Personnels s’arrêtaient, ou entre les rails, aux croisements. Il était aiguilleur. Ou du moins c’est pour cela qu’il était payé par l’État, mais tout le monde savait qu’il était passé par les écoles de la capitale. Il disait que nulle part il ne se sentait plus vivant et plus libre que dans la proximité des rails. Et nulle part il ne s’est senti plus proche de la mort. Quand il était petit et édenté, avec le tour des pantalons rapiécé, il venait au croisement avec les gosses de la ville. Ils se cachaient sur le bord, dans les roseaux, et ils jetaient des mirabelles sur les trains qui passaient. Avec les jumeaux saxons il avait projeté de s’enfuir pour l’Allemagne, cachés dans le wagon, parmi les roues de fromage d’export. Lorsqu’il a un peu grandi, à être un maigrichon aux jambes comme des échasses, il se rendait tout seul à la passerelle. Il dévorait des livres, d’une couverture à l’autre, en brûlant des clopes piquées de chez ses oncles, et il regardait les trains qui passaient sous ses pieds. Avec un bout de crayon il les dessinait sur les couvertures intérieures. Personne ne se fâchait, car de toute façon il était le seul à lire Cioran, Sartre et Anatole France. Lorsqu’il a commencé à raser le duvet sur son menton et sa voix a grossi, il allait à la passerelle avec des filles. Des filles plus sottes que les oies de la basse-cour de sa tante, mais il les aimait justement à cause de ceci. Elles pouffaient de rire sur leurs hauts talons laqués, elles rougissaient et se laissaient caressées sous leurs jupes gonflées.
Un jour il est allé à la passerelle avec une fille plus grande que lui, étudiante en beaux-arts. Il a fait de lui un homme, et pour cela il l’a adorée. Il adorait son visage et son corps, ses cheveux et sa façon de sourire. La nuit, il rêvait ses trois grains de beauté sur le mollet gauche. Il s’est séparé d’elle avec haine. Quand il n’était pas là, l’étudiante venait en cachette à la passerelle et peignait les wagons stationnés. Sur sa toile, ils étaient verdâtres, gris, noirs couverts de rouille, oblongs et transpirés. Sa peinture la plus réussie était celle aux wagons verdâtres et délicats. Quand il a découvert ses tableaux, dissimulés dans un wagon rouge, abandonné, Aurelian s’est senti volé et trahi. Ils étaient à lui seul, n’était-elle pas capable de comprendre une chose si simple ? ? Il lui a jeté au visage tout ce qu’il a eu à lui dire, il l’a giflée et l’a chassée. Depuis ce jour d’hiver, il ne l’a plus revue. Mais il l’a cherchée dans le visage de toutes les femmes qui sont passées par son lit.
Le train rapide 2244 est passé au-delà du wagon rouge, stationné. Le mécanicien n’a pas ralenti, ni n’a sifflé. Aurelian Gavrila, de sa boîte cachée dans le wagon, n’a ressenti rien de spécial. Au fait, il n’a rien senti du tout. Ses cheveux et ses ongles lui ont poussé encore avec quelques millimètres, et sa peau prit une nuance violette. Il aurait aimé savoir que dehors il est toujours hiver, sa saison préférée, que les herbes sont toujours saupoudrées de blanc, qu’il est passé à coté du wagon rouge et qu’à présent il est allongé à coté des boîtes de fromage d’exportation. Du fromage délicieux, en écorce de sapin, de celle qui sent la résine et a une couleur rouge cuivrée. Étant son dernier chemin, il aurait dû tout sentir. Il aurait dû savoir qu’une de ces filles niaises, de la passerelle, se trouvait en ce moment sur les rails, à une centaine de mètres du train. C’est la brune qui a épousé le prêtre et qui lui souriait à chaque occasion en le croisant dans la rue.
Aurelian Gavrila passera encore par huit autres gares, le train fera ensuite une boucle et retournera dans la gare de Sibiu. Il sera enterré dans le cimetière de la proximité des rails, par le mari de la brune de la passerelle.

La fin

Alina Andrei

 

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